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#Atelier 574 : « Le jour où mon robot m’aimera » de Serge Tisseron


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« Des robots et des hommes » pourrait être le titre de l’épopée vers laquelle notre civilisation se dirige. Serge Tisseron le pense depuis plus de 20 ans, et il a voué une grande partie de ses recherches à la désacralisation du rôle des nouvelles technologies dans l’existence des êtres humains. Sans surprise, la salle était comble pour écouter la mise en garde du médecin sur ce qui changera à la fois vie professionnelle et intimité.

Qui ?

Serge Tisseron est un psychiatre, psychanalyste, docteur en psychologie, directeur de recherche associé au Centre de Recherche Psychanalyse Médecine et Société à l’université Paris VII Denis Diderot. La majorité de ses contributions porte sur les rapports entre l’homme et les nouvelles technologies.

Quand ?

Le 13 octobre 2017 : alors que le gouvernement français annonçait le digital comme un moyen de sauver les campagnes de la désertion des médecins, un psychologue prévenait la population SNCF de l’impact de la robotisation.

Où ?

Au 574 de Saint-Denis, à quelques mètres du Stade de France où se tenait le Salon du Coworking lors duquel entrepreneurs et startupeurs célébraient le « travailler ensemble ».

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Grandes idées

1) Dissonance cognitive : l’humain et l’objet, un amour impossible ?

« L’être humain s’est toujours attaché à ses objets, mais notre culture a toujours sous-estimé l’importance de cet attachement » affirme le psychologue. Une relation parfois difficile à assumer : « l’attachement aux objets est condamné par notre culture humaniste » ajoute Serge Tisseron. Néanmoins, nombreux sont ceux qui se prennent d’affection pour leur véhicule ouleur instrument de musique ; qui ne s’est jamais adressé à sa machine à laver ou à sa voiture en s’exclamant : « tu ne vas pas me faire ça ?! ». L’homme s’attache volontiers aux objets de son quotidien, il leur prête des intentions et s’y adresse souvent.

A titre d’exemple, le chercheur a présenté l’expérience menée entre 1964 et 1966 par l’informaticien Joseph Weizenbaum avec l’intelligence artificielle Eliza, programmée pour simuler les réponses d’un psychothérapeute Rogérien – soit la reformulation du propos de l’interlocuteur sous forme de question, ou l’expression d’empathie par la phrase « je te comprends » -. Lors de l’expérimentation, des étudiants avaient été invités à converser avec le programme. A la grande surprise de l’informaticien, « les individus ayant utilisé la machine sont parfois devenus accros à elle, ils préféraient communiquer avec la machine plutôt qu’avec des copains » nous rapporte le psychologue. « Je ne m’étais jamais rendu compte qu’une si grosse interaction avec un programme informatique relativement simple risquerait d’induire des pensées délirantes chez des personnes pourtant normales » avait commenté alors Joseph Weisenbaum.

Et cet aspect ne constitue que la partie émergée de l’iceberg, précise le psychanalyste. « On
s’est aperçu qu’avec les robots physiques, les êtres humains sont beaucoup plus
attentifs et obéissants ». Ce phénomène porte le nom d’anthropomorphisme
l’homme prête à l’objet des caractéristiques humaines comme une pensée, une volonté ou même une émotion. Mais avec l’évolution des technologies, en l’occurrence de la robotique et de l’intelligence artificielle, des risques d’animisme – croyance selon laquelle toutes choses possèdent une âme - se profilent à l’horizon, privant l’homme d’une distinction raisonnée entre l’humain et la machine. Durant de nombreuses années, la croyance populaire, s’appuyant sur les propos de grands psychologues tels que Freud et Piaget, prêtait aux enfants seuls la capacité à projeter leurs émotions sur leur environnement. Or, c’est la une manifestation commune à tout le genre humain : la dissonance cognitive.
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2) La robotisation induira un changement de paradigme social

L’anthropomorphisation est omniprésente dans le design : il suffit d’observer dans la rue les voitures aux yeux enfantins. Or, si la dissonance cognitive est naturelle chez l’homme, avec l’avènement de la robotisation et de l’intelligence artificielle, elle entraîne des bouleversements sociaux insoupçonnés jusqu’alors. Un célèbre dicton nous enseigne que les yeux sont le miroir de l’âme : de fait, « on ne peut pas s’empêcher de regarder les yeux du robot, et pourtant, si on regardait ses pieds cela nous renseignerait tout autant » ironise le médecin. Si l’homme s’attache aux robots auxquels il prête parfois des émotions, il a aussi tendance à en valoriser les comportements, par opposition à ceux des humains. « Il y a un risque d’oublier que les robots ne peuvent avoir d’émotion, un risque de croire qu’ils peuvent souffrir » prévient le psychologue, une croyance qui pourrait alors affecter notre jugement lorsqu’il s’agit d’opposer le destin d’un homme et d’un robot.L’armée américaine en a fait l’expérience avec des soldats en venant parfois à mettre leur vie en danger pour sauver les robots démineurs « packbots ».

Dans un registre plus commun, on peut également observer un changement de rapport entre les Hommes dû aux nouvelles technologies, à l’instar du téléphone mobile qui a réduit notre tolérance à l’attente. Avec les machines qui seront très gratifiantes, on acceptera moins le caractère imprévisible de l’humain. « On peut déjà voir sur le web les personnes changer d’interlocuteur aussitôt que ce dernier ne leur dit pas ce qu’ils ont envie d’entendre » explique Serge Tisseron.

« On risque aussi de valoriser les qualités de la machine. Ce ne serait plus la machine qui s’humaniserait mais l’homme qui se robotiserait. Avec les robots qui simulent constamment, on va finir par croire qu’il est bien de simuler. La simulation, qui est aujourd’hui vu comme quelque chose de négatif, pourrait devenir quelque chose de positif. Cela donnera des relations qui n’implique pas la sincérité des sentiments, mais de dire ce qu’on attend que l’on nous dise ».

Il est certain que les robots seront voués à améliorer notre quotidien, mais quid de notre humanité ?

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Les punchlines

  • « Le robot est le meilleur ami de l’homme. Le meilleur mouchard aussi, n’est-ce pas ? »

  • « Lorsqu’une machine nous interpelle, elle cesse d’être une machine »

  • « Le jour où vous penserez que votre robot vous aime parce qu’il sera formidablement programmé pour le simuler, et bien vous serez perdus »

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